Le petit Saint-Marthien

Journal de bord d'un intraterrestre

Robyn Davidson

Il y a plus de trente ans, la jeune Australienne écrivait «Tracks», le récit de sa traversée du désert avec quatre chameaux et un chien. Alors que le livre sera bientôt republié chez Stock, et qu’un film va sortir, l’auteure se remémore l’aventurière incandescente qu’elle était.

tracks_Robyn_Davidson

L’Australienne Robyn Davidson, que l’on surnomme dans son pays la «Camel Lady», n’a pas usurpé son titre. En 1975, elle débarque à Alice Springs, une ville du Nord, avec 5 dollars en poche et un rêve un peu fou: traverser seule le désert australien avec quatre chameaux. Elle veut défier le monde moderne en vivant au rythme de la société aborigène traditionnelle et tester ses propres limites. Au bout du chemin, elle trouve refuge dans un petit appartement à Londres dans l’immeuble de son amie Doris Lessing où elle entreprend d’écrire le récit de son voyage.

En 1980, Tracks paraît en Australie où, devenu un livre référence, il n’a jamais quitté les rayons des librairies. Il a connu deux vies en France –en 1982 chez Flammarion puis en édition poche chez 10/18. Depuis longtemps épuisé, il ressortira à l’automne chez Stock, avec une préface de Robyn Davidson que nous reproduisons ici. Au même moment sortira peut-être en salles le film tiré du livre, également appelé Tracks, avec Mia Wasikowska dans le rôle de Robyn Davidson.

I MÉMOIRE

Le passé s’effrite et s’éclipse derrière nous en laissant quelques indices avec lesquels nous essayons de le reconstruire. Une entreprise sans issue. L’histoire vit dans le présent. Près de trente ans se sont écoulés depuis que j’ai traversé la moitié de l’Australie avec mes chers chameaux et mon chien. Si je me concentre, je peux avoir des flashs d’un endroit particulier, de l’affection que je portais à mes animaux, de la joie de marcher dans ce paysage transcendant, de ma peur qu’une insignifiante maladresse, une petite erreur, puisse s’avérer mortelle. Mais ils s’effacent aussi vite.

J’ai écrit ce livre deux ans après avoir atteint l’océan Indien, le terme de mon voyage. Dans un petit appartement minable à l’autre bout de la planète, l’extraordinaire prouesse de la mémoire rendit limpide l’ensemble de ces neuf mois, et chacun des campements de cette marche de deux mille kilomètres. C’est en tout cas l’impression que j’eus alors. Mais les souvenirs commencèrent à s’estomper comme si, une fois publié, le livre les avait volés.

Le véritable voyage, et celle que j’étais alors, tout s’est volatilisé, pour ne laisser que ce récit intitulé Tracks et quelques photos d’une jeune femme à laquelle j’ai du mal à m’identifier. Ce sont des images formidables mais elles m’ont mise mal à l’aise dès la première fois. J’ai vaguement compris qu’elles me dépossédaient d’une partie de moi-même et que ce voyage – MON voyage – allait en fin de compte être reconstitué sous une autre forme. Et j’avais raison.

D’abord «kidnappée» par mon propre livre, mon aventure le fut ensuite par les photos de Rick (1) et maintenant, d’un moment à l’autre, elle le sera par un film (2) qui n’aura pratiquement rien à voir avec ce qui s’est «réellement passé». Que puis-je ajouter à ce drôle de livre? Un livre qui n’était pas prévu, que j’ai écrit bien avant de me considérer comme un auteur, un livre qui est depuis toujours en librairie.

Au cours de ces trois décennies, j’ai plusieurs fois eu l’occasion d’en raboter des passages un peu bruts mais je m’y suis toujours refusée. Quelles que soient ses imperfections, il a été écrit avec exubérance, confiance et une passion pour la vérité. La question qui m’est le plus communément posée est «Pourquoi?» Il serait plus pertinent de demander: «Pourquoi n’y a-t-il pas plus de gens qui tentent d’échapper aux limites qui leur sont imposées ?»

Si cet ouvrage est porteur d’un message, c’est que l’on peut s’affranchir du besoin d’obéissance qui nous semble naturel parce qu’il est tout simplement familier. Chaque fois que nous devons nous plier à la norme (le plus souvent pour conforter le pouvoir d’une autre personne), la nécessité de résister s’offre à nous.

 

The four camels that joined Robyn on her trip were a mature male she named Dookie, a younger male named Bub, a female called Zeleika and her calf, Goliath

The four camels that joined Robyn on her trip were a mature male she named Dookie, a younger male named Bub, a female called Zeleika and her calf, Goliath

II AFFINITÉS

Je n’ai pas suggéré, bien entendu, que les gens devaient tout laisser tomber pour s’exiler vers des espaces plus sauvages, et certainement pas qu’ils devaient m’imiter. J’ai cherché à montrer que chacun peut faire le choix de l’aventure dans les circonstances les plus ordinaires. L’aventure dans sa tête ou – pour employer un mot démodé – l’aventure de l’esprit. À mon avis, il n’y a aucune réponse à cette question du pourquoi, ou elle est si complexe et plurielle qu’il est vain de la chercher. J’espère que les faits parlent d’eux-mêmes.

Qui ne voudrait pas se retrouver dans ce merveilleux désert? Et le traverser avec des chameaux était l’option la plus judicieuse, car je n’avais pas les moyens de m’offrir un camion. Et quand bien même je tenterais de m’expliquer simplement, je ne suis plus la personne qui a fait ce choix. J’ai des affinités avec elle, je suis parfois fière d’elle, mais je ne suis plus elle.

Alors, qui était-elle ? Pour répondre, il faut comprendre ce qu’était l’époque – la fin des années 1960, le début des années 1970 – quand tout semblait possible et que la jeunesse questionnait le statu quo du monde moderne. Nous avions la chance de n’avoir connu que la prospérité d’après-guerre. L’argent ne nous tracassait pas. Nos peurs pour l’avenir étaient autres: les bombes nucléaires, la guerre froide et ses multiples situations de crise, les dangers écologiques. Nous vivions en communauté. Nous avions appris à nous adapter et à nous contenter de peu.

Nous avions des amitiés solides qui semblaient aussi inébranlables que les liens du sang auxquels elles se substituaient. On pouvait choisir de ne pas faire de politique mais on ne pouvait pas éviter la politique. Elle était dans l’air que l’on respirait. Et la question politique centrale était la justice. C’étaient de nobles pensées, rien à voir avec les mesquines querelles de pouvoir des politiciens de carrière.

Robyn encountered many indigenous Australians along the way, the children always greeted her with tremendous excitement: 'A mile outside the settlement we were greeted by a welcoming throng of Aborigine children, shouting, giggling and begging for rides'  Read more: http://www.dailymail.co.uk/travel/travel_news/article-2727757/One-woman-four-camels-dog-Amazing-vintage-images-Seventies-woman-walked-1-700-miles-Australia.html#ixzz3CXVW6k49  Follow us: @MailOnline on Twitter | DailyMail on Facebook

Robyn encountered many indigenous Australians along the way, the children always greeted her with tremendous excitement: ‘A mile outside the settlement we were greeted by a welcoming throng of Aborigine children, shouting, giggling and begging for rides’

III OPPOSITION

Nous nous battions contre l’emprise de la famille nucléaire sur la société d’après-guerre, contre l’obsession du confort et de la sécurité, et particulièrement contre le diktat de la femme au foyer. Nous voulions comprendre quelles étaient les forces politiques qui façonnaient la société, les injustices qui nous offraient un bien-être matériel tandis que des régions entières enduraient la faim, ainsi que les inégalités de chances et de pouvoir selon les classes sociales, les races, les sexes.

Mais pour quelqu’un comme moi, rien n’était sans doute plus important que la liberté. La liberté de se forger ses propres idées, de se construire. Ceci est évidemment un cliché, la réalité était bien plus contrastée et compliquée (nous étions aussi gâtés et égoïstes). Mais personne ne peut vivre totalement en dehors des clichés de son temps. Je suis arrivée à Alice Springs portée, tout du moins en partie, par l’élan d’espoir, de quête et de justice de cette époque.

La loi sur les droits fonciers des aborigènes venait d’être votée. De jeunes bureaucrates idéalistes vinrent des grandes villes pour gérer cette nouvelle administration et mettre en place des organismes voués à donner les pleins pouvoirs aux aborigènes. Je n’étais pas directement engagée dans ce mouvement social, trop occupée alors par le dressage de mes chameaux et la confection de leur harnachement. J’étais cependant une sympathisante avec un penchant pour les idées de gauche, plus par opposition à l’autre bord que par ferveur.

Je n’étais pas encore auteur, j’avais néanmoins la sensibilité d’un auteur. Le rôle d’un écrivain consiste à observer le monde d’un point de vue indépendant et dire la vérité telle qu’il la voit. Cela n’était pas chose facile à Alice Springs, en ce temps-là (et ce n’est jamais facile.) Il y avait une vision «politiquement correcte» et si vous n’y adhériez pas à cent pour cent, on vous reprochait de donner du grain à moudre à l’opposition. Le malaise causé par cette pression morale m’a poursuivie toute ma vie et m’a rendue à jamais méfiante envers les emportements idéologiques. Depuis, au sein même de la communauté aborigène, différents courants politiques ont émergé et ce ne peut être qu’une bonne chose. Et l’Australie a officiellement présenté ses excuses au peuple aborigène. Qui peut dire si cela lui fera grand bien ?

Robyn with her camel Zeleika: For two years before she started the trek, Robyn trained the camels and learned how to survive in the harsh desert

Robyn with her camel Zeleika: For two years before she started the trek, Robyn trained the camels and learned how to survive in the harsh desert

IV MOTIVATION

Un tel voyage que le mien pourrait-il se dérouler de la même façon aujourd’hui? Non, certainement pas. Il y aurait beaucoup plus de monde sur la «route», avec beaucoup plus de moyens pour vous surveiller, plus de tracas administratifs pour vous retarder, plus d’endroits interdits, plus de clôtures, plus de véhicules, plus de contrôles. Avec la meilleure volonté, il serait impossible de se perdre à cause des nouvelles technologies de communication.

Quand j’ai entrepris ce voyage, on pouvait encore traverser ce pays en toute autonomie, passer inaperçu, prendre l’entière responsabilité de sa vie. La notion d’intimité a changé aussi. La désirer est presque suspect de nos jours. La motivation qui a dicté ma décision était intensément personnelle et intime, au point que d’accepter de l’argent d’un magazine s’apparentait à de l’auto-trahison. Je suppose qu’un tel sentiment paraîtrait bizarre aujourd’hui.

Le début des années 1970 a vu l’essor du tourisme de masse et la mode des véhicules tout-terrain – pour s’aventurer à l’intérieur du bush. J’étais frappée de voir que la plupart des gens étaient indifférents à un environnement qu’ils traversaient sans vraiment le voir, sans vraiment s’en imprégner. Les voitures étaient équipées d’émetteurs-récepteurs, d’air conditionné, il y avait les crèmes solaires, les vêtements de brousse, les réfrigérateurs, autant de choses qui vous encombrent et vous coupent de l’endroit où vous vous trouvez.

Pour qui comprend ce pays, il devient évident qu’il faut faire avec le strict minimum. Le cœur du livre est, je pense, le moment précis où l’éviction de l’inutile permet à d’autres niveaux de conscience d’émerger. D’une certaine manière, je crois que je ne m’en suis jamais remise. Il s’agissait d’aller au-delà de mes limites, (très effrayant au début), et de me fondre dans tout ce qui m’entourait. J’ai essayé de décrire ce phénomène objectivement, en évitant le langage mystique.

Voyager avec M. Eddie, un vieil aborigène, me prépara à ce changement et j’espère ne pas avoir été trop présomptueuse en imaginant que ce nouvel état d’esprit pouvait s’approcher du rapport qu’entretenait le peuple aborigène avec son environnement. C’est une des ironies de l’Histoire qu’un savoir si profond devienne rare, au moment où le reste du monde commence à en mesurer la valeur. L’Australie «européenne» n’existe que depuis deux cents ans, mais quels terribles préjudices ont été infligés à notre pays !

Robyn with her camels at Uluru, more famously known as Ayers Rock. Standing at 1100ft high and five miles in circumference, it is the world's largest single rock and has a history that goes back to the beginning of time. A sacred site to the Pitjantjara and Loritja tribes for over 10,000 years, Uluru today attracts many Australians who regard a trip to the Rock as a pilgrimage

Robyn with her camels at Uluru, more famously known as Ayers Rock. Standing at 1100ft high and five miles in circumference, it is the world’s largest single rock and has a history that goes back to the beginning of time. A sacred site to the Pitjantjara and Loritja tribes for over 10,000 years, Uluru today attracts many Australians who regard a trip to the Rock as a pilgrimage

V EXTINCTIONS

Les écosystèmes du désert, vierges pour l’œil inexpérimenté, ont été épuisés par le bétail et altérés par l’introduction de nouvelles espèces. On a vu des extinctions en série et le processus s’accélère. J’en ai témoigné par écrit. J’ai traversé le désert de Gibson pendant une période de sécheresse, et il y avait plein de nourriture pour mes animaux. Puis, un mois après, en atteignant la première clôture à bétail à l’orée du vrai désert, j’ai vu une cuvette de poussière remplie de bovins morts ou agonisants et pas d’autre végétation que des buissons toxiques d’eremophilas. Cette clôture a marqué le moment le plus déprimant de tout le voyage. Mais je ne pouvais pas savoir qu’en à peine trente ans, le paysage que je connaissais si bien serait refaçonné au point qu’il me serait difficile et pénible de retourner sur place.

Even though Robyn had a compass and detailed maps; tracks often went off in five directions and there was no way to know which track would be a 10 mile dead end and which would lead in the right direction

Even though Robyn had a compass and detailed maps; tracks often went off in five directions and there was no way to know which track would be a 10 mile dead end and which would lead in the right direction

VI EMPREINTES

Sur les dunes où je m’asseyais parfois pour regarder un coucher de soleil, on voyait les petits griffonnages dessinés dans le sable par les lézards, les souris marsupiales et divers insectes. Il y avait aussi les traînées tracées par les varans, les jolies volutes d’un serpent, les longues empreintes creuses des kangourous, la marque des trois doigts des émeus. Le soir, ces idiots d’oiseaux curieux rentraient dans mon campement, des dingos hurlaient non loin. Toute la nuit, on entendait les coups sourds des wallabies, le bruissement et le sautillement des petites créatures locales.

De nos jours, ces animaux sont devenus rares ou ont disparu. Leurs traces ont été remplacées par les empreintes des chameaux, les pistes des chats, des renards, les terriers de lapins. Où que l’on regarde, ces nouvelles traces s’étalent sur la terre de façon tentaculaire. Dans d’autres régions, l’herbe de bison importée d’Afrique a pris le dessus, étouffant tout sous elle et modifiant, par son vert foncé, les couleurs exceptionnelles du paysage australien. Ces changements m’irritent parfois au point de ne plus vouloir retourner dans le désert.

À d’autres moments, je pense que la nostalgie est inhérente à une expérience qui ne peut être répétée, à des gens et à des façons de penser dont la juste place est dans le passé. Ce désert appartient à un autre «maintenant» et il serait stupide de vouloir comparer ces deux moments. Comme l’a écrit avec sagesse la jeune femme que j’étais dans Tracks,«les voyages avec des chameaux n’ont ni début ni fin, ils ne font que changer d’apparence».

(1) Le photographe Rick Smolan a réalisé un reportage sur son voyage pour le National Geographic.
(2) Bientôt sur les écrans, le film Tracks, de John Curran avec Mia Wasikowska et Adam Driver. Traduit de l’anglais (Australie) par Bernardine Cheviron-Poylo. © Éditions Stock

Robyn Davidson
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Cette entrée a été publiée le 14 septembre 2014 par dans Portraits.

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